Première naissance d’un bébé « à trois parents »

0
78
Le docteur John Zhang et le bébé « à trois parents »

Les spécialistes de la reproduction récusent souvent la formule, mais elle résume la percée réalisée par une équipe américaine, dans une clinique mexicaine : un enfant « à trois parents » serait né il y a cinq mois, porteur du patrimoine génétique de ses parents, mais aussi d’ADN provenant d’une donneuse.

Cette naissance inédite, rendue publique mardi 27 septembre par l’hebdomadaire britannique New Scientist, doit cependant encore faire l’objet d’une communication scientifique « officielle » lors du congrès de l’Association américaine de médecine reproductive à Salt Lake City (Utah), en octobre.

Le bébé, un garçon, serait le fils d’un couple de Jordaniens qui avait déjà donné naissance à deux petites filles décédées à l’âge de 6 ans et de 8 mois, indique le New Scientist : toutes deux étaient atteintes du syndrome de Leigh, une maladie liée à un dysfonctionnement des mitochondries, de minuscules usines à énergie présentes au cœur des cellules. La mère était porteuse saine de cette maladie, un quart de ses mitochondries étant touchées par une mutation dans leur ADN.

Procédure interdite aux Etats-Unis

Le couple a fait appel à John Zhang, président fondateur du Centre de fertilité New Hope de New York, une clinique qui a des antennes en Chine, en Russie et au Mexique, pour procéder à une tentative de fécondation in vitro faisant appel à une technique de transfert du noyau.

Le docteur Zhang a extrait le noyau (porteur de l’ADN) d’un des ovocytes de la mère et l’a inséré dans celui d’une donneuse dont le noyau avait été préalablement ôté. L’ovocyte disposant de mitochondries saines a été fécondé in vitro avec un spermatozoïde du père. L’embryon ainsi engendré était donc porteur de l’ADN nucléaire des deux parents et de l’ADN mitochondrial (ADNmt) fonctionnel de la donneuse les rares mitochondries apportées par le spermatozoïde sont en effet détruites lors de la fécondation.

Selon le New Scientist, sur cinq embryons créés de la sorte, un seul s’est développé « normalement » et a pu être réimplanté chez la mère, qui a ensuite connu une grossesse normale. L’équipe new-yorkaise a effectué cette procédure de fécondation in vitro et d’insémination au Mexique, car elle est interdite aux Etats-Unis.

Elle est en revanche autorisée au Royaume-Uni où elle n’a encore jamais été tentée –, mais selon une modalité un peu différente : l’ovocyte de la mère et celui de la donneuse seraient d’abord fécondés par des spermatozoïdes du père, puis énucléés avant qu’ils ne se divisent pour donner un embryon. Le noyau de la donneuse serait alors éliminé et remplacé par celui de la mère pour former l’embryon.

Le bébé se porterait bien

Le New Scientist précise que le couple jordanien, de confession musulmane, souhaitait minimiser les destructions d’embryons et a pour cette raison choisi d’opter pour l’autre technique. En outre, l’équipe médicale a sélectionné un embryon masculin, afin d’éviter qu’à l’âge adulte il ne transmette la maladie à sa descendance. Pour Sian Harding, qui a procédé à l’examen éthique de la procédure approuvée au Royaume-Uni, cette approche est « aussi bonne ou même meilleure que ce qui serait fait en Angleterre », indique l’hebdomadaire.

Aucune précision n’est cependant donnée sur le devenir d’éventuels embryons féminins, écartés par principe ni sur le coût et les modalités de prise en charge de la procédure. Le bébé, aujourd’hui âgé de 5 mois, se porterait bien, selon l’équipe médicale, qui a précisé au New Scientist que seules 1 % de ses mitochondries sont porteuses de la mutation délétère.

Une étude espagnole récente, mise en ligne par Nature le 6 juillet et portant sur des souris, invite pourtant à la prudence. Ces rongeurs dotés d’ADN nucléaire et mitochondrial d’origines différentes semblaient tout d’abord ne pas s’en porter plus mal. Mais ils présentaient progressivement des altérations de leurs fonctions mitochondriales, leur santé déclinait et leur longévité était diminuée. En mai, une étude parue dans Cell Stem Cell avait montré que même une petite fraction de mitochondries importées lors du transfert de noyau pouvaient recoloniser l’ovocyte d’accueil et des lignées cellulaires qui en étaient tirées, un phénomène susceptible de « compromettre l’efficacité du remplacement mitochondrial ». « Les données expérimentales en matière de sécurité de la technique ne sont pas suffisantes », estime ainsi Pierre Jouannet, spécialiste de la fertilité, qui juge aussi « problématique l’annonce de cette naissance sans publication d’une étude en bonne et due forme dans une revue scientifique à comité de lecture: cela ouvre la porte à tous les coups publicitaires ».

Absence de supervision réglementaire et éthique

Résultat de recherche d'images pour

Au-delà des questions éthiques et de la rareté des ovocytes disponibles, les spécialistes des mitochondries sont donc encore réservés sur les naissances « à trois parents » la solution n’est pas envisagée en France, où l’on propose aux couples affectés de bénéficier d’un diagnostic préimplantatoire des embryons ou d’un don d’ovocytes.

La prudence est aussi liée à un précédent : à la fin des années 1990, aux Etats-Unis, des injections de mitochondries de donneuses (on parle de « transfert cytoplasmique ») dans des ovocytes avaient déjà conduit à la naissance de plusieurs dizaines d’enfants. Il ne s’agissait pas de prévenir une maladie mitochondriale, mais de revivifier les ovocytes. Les enfants ainsi conçus étaient « à quatre ADN »: les deux copies d’ADN nucléaire parentales, et l’ADNmt de la mère et de la donneuse. Si certains sont aujourd’hui en parfaite santé, d’autres ont présenté des anomalies de développement, si bien que les autorités sanitaires américaines ont demandé aux cliniques d’arrêter en 2002.

Ces inconnues ne font pas douter John Zhang, qui s’enorgueillit aussi d’avoir permis à une femme de 49 ans d’enfanter. S’il a procédé à la fécondation au Mexique, a-t-il indiqué au New Scientist, c’est bien parce que là-bas, « il n’y a pas de réglementation ».

Sur son blog, dans un texte daté du 22 août, il qualifiait le bébé à trois parents de « grand pas pour l’humanité ». Bien sûr, le sujet est controversé, admettait-il, mais « s’il existe un traitement pour ce qui était naguère considéré comme une sentence de mort pour un enfant, ne doit-on pas l’explorer malgré la controverse ? »

« Sauver des vies, voilà ce qui est éthique », a-t-il déclaré au New Scientist. Précisément, rétorquent certains observateurs, qui dénoncent l’absence de toute supervision réglementaire et éthique, aucune vie n’a été « sauvée » dans l’opération.

Bébé à trois ADN : le lexique

Mitochondrie : cet organite, présente en grand nombre dans nos cellules, assure notamment la production d’énergie sous forme d’ATP. Cette « usine », probablement d’origine bactérienne très ancienne, dispose de son propre ADN, de forme circulaire, qui compte 37 gènes. Des mutations dans cet « ADNmt » peuvent engendrer des maladies comme le syndrome de Leigh.

Résultat de recherche d'images pour

Noyau : c’est, au sein des cellules, la structure qui abrite l’ADN constituant le patrimoine génétique d’un individu, sous la forme de 46 chromosomes hérités pour moitié du père et de la mère. Dans les cellules sexuelles (les gamètes, spermatozoïde mâle et ovocyte femelle), le noyau n’abrite qu’un jeu de 23 chromosomes.

FIV : la fécondation in vitro consiste à insérer artificiellement dans l’ovocyte un spermatozoïde pour former un embryon. Des techniques associées, de transfert de noyau d’une cellule non sexuelle à un ovocyte, sont utilisées dans le clonage (la brebis Dolly), ou de transfert de noyau d’un ovocyte à un autre, le sont désormais pour la conception d’enfants « à trois ADN » : ADN nucléaires du père et de la mère et ADNmt d’une donneuse.


Le Monde

Commentaires

commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE