Accord politique en RDC : Edem Kodjo défend son « dialogue », envers et contre tout

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Entretien avec l’ancien premier ministre togolais, nommé « facilitateur » du dialogue national congolais par l’Union africaine.

En République démocratique du Congo (RDC), le dialogue de sortie de crise débuté le 1er septembre devait durer quinze jours. Il s’est finalement achevé mardi 18 octobre à l’issue d’échanges souvent tendus et ses conclusions sont contestées. L’accord politique signé entre la majorité présidentielle et une frange de l’opposition et de la société civile prévoit notamment que le président Joseph Kabila, dont le deuxième et dernier mandat s’achève le 19 décembre, reste en place jusqu’à l’élection d’un nouveau chef de l’Etat. Ce qui, d’après l’accord, ne devrait pas intervenir avant 2018.

Après avoir boycotté ce dialogue initié par le pouvoir, le Rassemblement, une plateforme de l’opposition emmenée par Etienne Tshisekedi, chef de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), en rejette totalement les conclusions. Après les manifestations des 19 et 20 septembre réprimées dans le sang et une journée « ville morte » très suivie à Kinshasa mercredi, le Rassemblement entend faire monter la pression pour que la Constitution soit respectée et que Joseph Kabila quitte le pouvoir le 20 décembre. L’ex-premier ministre togolais Edem Kodjo, désigné « facilitateur » du dialogue par l’Union africaine (UA), revient sur ces semaines de pourparlers.

Il y a eu beaucoup de tentatives pour essayer de rallier l’UDPS au dialogue, sans succès. Est-ce qu’avec cet accord vous n’avez pas à moitié échoué dans votre mission ?

Edem Kodjo Délégation sur délégation se sont présentées au domicile de M. Tshisekedi quand il est revenu à Kinshasa. En Europe, beaucoup de délégations l’ont vu. En réalité, ce monsieur a changé d’optique depuis qu’il s’est vu intronisé grand chef de l’opposition du conseil des sages [du Rassemblement]. A partir de là, la stratégie n’était pas de négocier, mais plutôt d’imposer une loi dont les conséquences funestes ont été ce qui s’est passé dans le pays le 19 septembre.

Vous estimez donc qu’il s’agit d’un bon accord ?

J’ai le sentiment d’avoir réussi, et ceux qui m’ont confié cette mission sont tout à fait satisfaits. La possibilité d’adhésion à l’accord est prévue très clairement et permettra plus tard, peut-être, aux uns et aux autres de s’y rallier et même d’y préciser certaines de leurs positions. Ce qui a été fait est un socle sur lequel tout doit être désormais construit dans ce pays.

Selon Human Rights Watch, cet accord donne de « maigres espoirs d’apaiser les tensions dans le pays »…

Evidemment, ils ne peuvent pas être satisfaits totalement de l’accord tant qu’un certain nombre de partis politiques de l’opposition n’y sont pas. Maigre ou pas maigre, le résultat est là. On verra bien ce que ça donnera.

Certains plaident pour un autre dialogue, plus inclusif. Est-ce que cela vous semble judicieux ?

Je n’y crois pas du tout. Pour l’heure, il n’est pas question d’un autre dialogue. Nous avons un dialogue dont les résultats sont là. Nous allons tout faire pour que cet accord soit clairement et complètement appliqué. Si chemin faisant, il y a des problèmes nouveaux d’une extrême gravité, à ce moment on va bien voir ce qu’il faut faire.

Certains craignent que l’accord ne borde pas assez le sort de Joseph Kabila, qu’il pourrait se représenter après la transition alors que la Constitution le lui interdit. Est-ce que l’accord aurait pu être plus précis sur ce point ?

Peut-être, mais ce qui est déjà écrit est beaucoup : le président Kabila est maintenu en fonction jusqu’à ce qu’un autre président soit élu. Bien évidemment, on peut toujours ergoter sur la possibilité qui sera offerte à X, Y ou Z de se présenter, mais le respect scrupuleux de la Constitution a été rappelé, et ne permet pas un troisième mandat ! Donc la période de transition n’est pas une période qui va permettre de faire fi de la Constitution et de ses dispositions fondamentales. Je crois que tel que libellé, sans tambours ni trompettes, cet accord borde intelligemment les choses.

Pensez-vous qu’il aurait été souhaitable que le président dise qu’il ne sera pas candidat ?

C’est possible. J’ai rencontré un diplomate américain qui s’occupe des Grands-Lacs. A chaque entretien, il me pose toujours cette question, et d’autres diplomates et personnalités aussi. Dans la démarche de M. Kabila, on ne voit pas nettement ce qui pourrait pousser à croire qu’il veut forcément être candidat à nouveau.

Les Etats-Unis ont pris des sanctions, la Belgique aussi, l’Union européenne menace d’en prendre. Est-ce mettre de l’huile sur le feu ?

La communauté internationale doit se rendre à l’évidence : elle a échoué dans la tentative de ramener M. Tshisekedi au dialogue. S’agissant des questions des droits de l’homme, s’il y a des sanctions qui sont prises, elles sont peut-être justifiées, je n’en sais rien. Mais pour ce qui concerne le processus électoral, se borner à exercer des pressions et agir par sanction ne suffit pas. Cela a même quelque chose d’exaspérant. Les gens finissent par se dire : « Nous sommes quand même des hommes, avec notre dignité et notre indépendance. »

Vous avez été envoyé spécial de l’UA ou de l’Organisation internationale de la francophonie à Madagascar, au Sénégal, au Burkina Faso ou au Burundi. Qu’avez-vous retiré de ces expériences pour gérer la crise congolaise ?

Une médiation n’est jamais aisée. Il faut beaucoup de patience et de ténacité pour ne pas jeter l’éponge.

Y avez-vous songé ?

Réellement, non. J’ai été parfois découragé, parfois déstabilisé, notamment par la récusation de M. Tshisekedi. Cela m’a profondément blessé. On ne peut pas venir dire devant 400 000 personnes que je suis un « traître », un « kabiliste », que je suis « partial ». C’est inadmissible. Je ne l’ai pas digéré, je le confesse humblement. J’ai fait en Afrique tout ce que je pouvais faire. Alors je n’admets pas qu’on remette tout ça en cause par des affirmations gratuites, injustifiées et inacceptables.

Habibou Bangré
Le Monde

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